Retour à la normalité…par Maïs Perle (Jérusalem)

Retour à la normalité…

Vendredi, jour sacré pour les musulmans, jour de prière. Dans ma rue, à Jérusalem-est, entité revendiquée par les Palestiniens (Al-Quds, capitale d’un futur Etat palestinien) et proclamée israélienne (loi fondamentale votée par la Knesset le 30 juillet 1980 et condamnée par les Nations-Unies), les Palestiniens attendent. Déclarée “zone tampon”, la rue Salah el-Din, qui mène à la Porte de Damas et à la Porte d’Hérode a été coupée. L’armée et la police israéliennes ont été postées le long des remparts de la vielle-ville. Armées de mitraillettes et de matraques, protégées par des gilets par balle, soldats et soldates en uniformes verts, policiers en uniforme bleu, se tiennent debouts derrière des barrières de sécurité. Ils filtrent les passages. Les Palestiniens passent au compte-goutte. Carte d’identité (permis de résidence délivré par les autorités israéliennes aux Palestiniens de Jérusalem), poches… tout est passé au crible. Vendredi, un jour sacré pour les musulmans… Vendredi, jour de prière… mais l’accès à l’esplanade des mosquées (lieu saint dans l’Islam) leur est interdit. Seules les femmes et les hommes d’un certain âge (60 ou plus) ont le droit de passage.

Je suis en vélo (aspect qui étonne toujours les gens de mon quartier), j’attends comme quelques Palestiniens derrière les grilles qui coupent ma rue. Un soldat me voit. Il me fait signe de passer. Je passe devant la ligne informelle de Palestiniens qui s’était dessinée dans l’attente lasse de passer. Trop facile. Les étrangers n’ont pas à subir les heures d’attente et les humiliations des interrogatoires aux checkpoints, si nombreux dans les Territoires occupés.

Etranger : statut privilégié, poudre aux yeux. Les étrangers ne doivent pas voir, les étrangers ne doivent pas témoigner. Plusieurs fois, des soldats m’ont demandé de ranger mon portable, par crainte que je prenne des photos des scènes auquelles j’assistais, impuissante. Les étrangers ne doivent pas savoir, comme pendant la guerre à Gaza, où les journalistes n’avaient pas le droit d’entrer. Filter l’information, en contrôler le flux et son contenu, en fournissant, par exemple, aux journalistes, désesperemment postés à la frontière dans l’attente vaine de rentrer dans Gaza, des images officielles de la guerre. Des journalistes, qui encore à cette heure, entrent au compte goutte à Gaza, malgré l’accréditation de leurs ambassades. Certains se font même passer pour du personnel humanitaire… Filtrer, car les lieux à Gaza sont ravagés

Filtrer… Je suis passée de l’autre côté des barrières de la rue Salah el-Din, là où dans quelques heures, ceux qui n’auront pas pu passer se résigneront à prier dans la rue. Mosaique de tapis de prières sur les routes froides de béton. Je roule le long des remparts. La route à double voie est vide. Quelques commerçants transportent ici ou là du pain aux graines de sésame (Ka’ak) ou des falafels (boulettes de fêves ou de pois chiche frites). La route m’appartient, je peux foncer les yeux fermés, aucune bagnole en vue. Mais à l’est, les routes ne sont pas entretenues et les poubelles très irrégulièrement ramassées par les services israéliens, pour lesquels les Palestiniens payent de lourdes taxes. Alors je ne peux pas rouler imprudemment. Mes yeux doivent coller à la route pour que mes roues évitent les troues et ne se prennent dans des sacs plastiques volants. Fin de la rue, d’autres soldats et policiers sont ici postés. Deuxième filtre. Je le passe sans encombre avec ma tête d’européenne.

Plus loin, au rond point -position stratégique- d’autres soldats. Un bleu, un vert, un bleu, un vert, un bleu (comprenez un flic, un soldat, un flic…) forment une ronde. Ils se font dos, leurs yeux sont rivés sur les alentours. 360 degrés de contrôle. Rien ne leur échappe. Poitrine bombées, mains sur leurs mitraillettes de type M4… une présence inquiétante. Impression d’une ville assiégée.

Les manifestations en solidarité à Gaza ont été sévéremment matées. Pas de manifs à Porte de Damas aujourd’hui, là où les soldats ont été à nouveau déployés… Gens, restés chez vous, postés devant vos postes de télévision, abattus et surtout silencieux devant les images de morts et de blessés à Gaza diffusées en boucle sur Al-Jazeera. Plus de 1300 morts, dont 410 enfants et 108 femmes. Plus de 5000 blessés, dont de nombreux civils brûlés par l’usage “légal” (selon les termes d’Israël) de bombes au phosphore. Quelques manifs, à Jérusalem et en Cisjordanie, tantôt matées par les autorités israéliennes, tantôt par les autorités palestiniennes (dans les zones dont elles ont le mince contrôle). Société muselée, qui assiste, impuissante, à sa chute. Les gens sont las, fatigués de la situation. Khaled Mecha’al, chef du bureau politique du Hamas à Damas, appelait à une troisième Intifada, à un nouveau soulèvement… Mais les Palestiniens ont trop souffert pendant la seconde Intifada… Trop de gamins, lançant des pierres contre des chars israéliens, tués. Les mères palestiniennes, contrairement à un discours dominant, ne souhaitent pas que leurs enfants soient martyrs d’une vaine révolte. La vie compte autant ici qu’ailleurs, malgré son goût fade et amer.

Plus, loin sur la route, des soldates et des soldats sont assis sur un muret de pierres. Ils sont assis et fument une clope, boivent un coca ou se taquinent. De vieilles femmes, en habits traditionnels palestiniens (robes brodées), descendent par dizaine de bus provenant des Territoires (Bethléem, Ramallah…) Elles ont dû attendre des heures pour franchir le mur (ou la “barrière de sécurité” comme aiment la désigner les Israéliens). Elles semblent déjà très fatiguées par les heures d’attente dans le froid de l’aube, mais heureuses de pouvoir se rendre sur l’esplanade des mosquées.

Je passe le dernier checkpoint, à Porte neuve et entre dans Jérusalem-ouest. Pas de frontière réelle, une frontière simplement marquée par la succession puis la dispatition de checkpoints.De jolies jardis en terrasse aux odeurs de sauge et de lavande. Des galeries commerçantes encastrées dans des batisses en pierres aux couleurs chaudes. Des oliviers, des orangers… Des juifs israéliens, kipa vissée sur la tête, des juives israéliennes, fichu sur les cheveux et jupes longues (juives orthodoxes), jean moulant et T-shirt decolleté, sirotent des verres en terrasse et contemplent la vue des collines de Jérusalem.Grandes marques de fringue, restos divers, ambiance étrangement douce. Une tranquilité, une normalité au prix d’une intense répression…celle des Palestiniens.

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Filed under French, Politics, Social

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